Comment devient-on photogénique? Qu’est-ce qui mérite d’être photographié?

Éliminons d’abord le laid. Hormis certains artistes étrangement attirés par le hideux, peu de gens se préoccupent de photographier les laideurs de l’existence banale, ce qui élimine les paysages ennuyeux, les activités sans relief et les personnages insignifiants. Rares sont ceux qui se photographient en train de manger un bol de céréales ou de faire du repassage. Rares sont les photos prises le long de l’autoroute 20 ou celles qui captent la splendeur de l’horizon nocturne de Sorel. Rares sont les photos de son conseiller financier ou de son funeste voisin.

C’est dire que la photo représente un privilège qui doit être mérité. Photographier une personne, c’est affirmer qu’elle nous intéresse. Ou peut-être s’agit-il de marquer un rite de passage, une naissance, un mariage, la remise d’un diplôme, des vacances bien méritées. Chacun de ces choix est hautement personnel, car vos êtres chers risquent peu d’être les miens, je n’étais pas à votre mariage et vos enfants sont moins fins que les miens. Sur les photos que je conserve apparaissent des parents à moi et des amis à moi, parfois moi-même, c’est-à-dire des individus que je connais personnellement. Dans certains cas, je me souviens très précisément des circonstances dans lesquelles l’instantané a été pris et je pourrais l’allonger de quelques anecdotes. Il s’agit là de ma collection privée.

Pourtant, nous photographions tous, inlassablement, les mêmes scènes. Tous les amateurs se laissent guider par des normes non écrites et saisissent les mêmes détails répétitifs des grands rituels immuables. Nous avons appris que certains moments sont particulièrement photogéniques : l’arrivée de la mariée, le couteau tranchant le gâteau, le baiser rituel, le départ des mariés. Dans d’autres situations, l’abstention serait inacceptable : il faut être franchement sans coeur pour ne faire aucune photo d’un nouveau-né, il faut vouloir se marier très discrètement pour le faire sans photographies.

Nous traversons la vie avec un appareil à portée de la main. À la manière de ces autoroutes le long desquelles le ministère des Transports plante des écriteaux indiquant aux touristes ( qui ne partiraient jamais en voyage sans leur appareil photo ) qu’ils s’approchent d’un site exceptionnel méritant une photo-souvenir, la vie est balisée par une série de photos. Nos albums, minces ou volumineux, témoignent de la qualité du voyage. Comme le touriste qui se réjouit d’avoir visité autant de sites dignes d’être photographiés, une belle collection de photos est la preuve d’une vie longue et remplie d’évènements excitants. Ces images accumulées nous rassurent chaque fois que nous effleure le sentiment incontournable de l’ennui et de la platitude de notre existence.

 

Tiré du livre : Du pipi, du gaspillage et sept autres lieux communs de Serge Bouchard et de Bernard Arcand
Extrait de texte de Bernard Arcand.

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