Une nuit au port

Dans le cadre de Géographie variable programme d’échange entre la France et le Québec, l’artiste Sandra Lachance était en résidence de janvier à avril 2011 à l’enclos du port, un lieu d’art lié à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne (Lorient). Elle a réalisé un projet multidisciplinaire ( photographie, dessins, cuisine) sur un sujet propre à la ville dans laquelle elle se trouvait : le poisson. Durant ces quelques mois, elle a rencontré différents acteurs du domaine de la pêche et s’est intéressée aux étapes de commercialisation et de transformation du poisson, ressource naturelle et économique de la région. Depuis, une dizaine d’années, Sandra Lachance, s’intéresse au sujet moderne et à la solitude qui en émerge.

D’où est venue cette idée de travailler sur le poisson ?

Je me suis demandé ce qui caractérisait la ville de Lorient. Lorsque j’ai appris que Lorient était considérée comme le deuxième plus gros port de pêche de France, l’évidence m’est apparue. J’aime me mettre en péril dans ma pratique, faire autre chose dont j’ai l’habitude. Tous les projets artistiques que j’ai réalisée ces dernières années avaient pour point de départ un intérêt pour l’être humain, pour la psychologie, individuelle et collective. En un sens, j’avais intégré les leçons de ce que d’autres ont appelé l’art relationnel. Mais cette fois-ci, je souhaitais faire autrement. Je voulais travailler sur des objets, en l’occurrence le poisson, plutôt que sur des sujets humains. Et comme je suis allergique à tous produits de la mer, il y avait dans le choix de ce sujet de recherche des défis réels.

En regardant l’ensemble de cette production, on s’aperçoit qu’il n’y a pratiquement pas de figure humaine.

On parle souvent des pêcheurs. Nous savons tous qu’il y a de graves crises dans l’industrie de la pêche. Je ne souhaitais pas aborder ces problématiques. Contrairement à mes réalisations antérieures, c’est l’indice de l’activité humaine qui m’intéressait plutôt que le sujet humain en lui-même. Je me suis donc intéressé à la machinerie, aux boîtes de transport, aux lieux de transitions de la marchandise. Une poésie froide se dégageait de ces lieux et me fascinait. C’était bleu. Tout était bleu, surtout à la lumière du lever du jour. J’aimais cet univers d’eau et de glace. Je souhaitais montrer l’aspect presque clinique de l’industrie de la pêche, esthétiser les éléments avec lesquels les travailleurs vivent au quotidien, peut-être pour intéresser une population nouvelle à cet univers. Malgré tout, même si j’ai voulu m’éloigner de l’être humain pour travailler sur des objets et des sujets inanimés, je n’ai pratiquement travaillé qu’avec eux, avec des humains. Par exemple, la chef bretonne Nathalie Beauvais a préparé des entrées spécialement conçues pour le soir du vernissage ; c’est à dire avec les poissons exposés pour la soirée.

Et sur le plan technique, pourquoi as-tu préféré travailler avec un appareil argentique plutôt qu’avec le numérique ?

Comme je travaille la photographie de nuit, je préfère la qualité de l’argentique, le lenteur de pauses. Et puisque je développe généralement en grand format, je n’ai pas de problème de résolution avec l’argentique. C’est toujours la lumière qui motive mes choix de scènes à photographier. Je cherche à capter des instants très futiles de lumière. C’est le propre de la photographie de marquer la mort d’un temps, d’un espace, qui ne dure que trois ou quatre secondes. Par mes cadrages, je ne montre que quelques éléments et laisse le soin aux spectateurs d’imaginer le hors champ. L’appareil photo me permettait d’arrêter le temps dans cette course vers la fraîcheur des poissons.

Comment s’est passée ta relation avec les gens du port ?

Ils trouvaient très bizarre que je photographie des boîtes de styromousse, des caisses de plastique ou des morceaux de glace à moitié fondus. Je leur disais que je souhaitais seulement ouvrir une brèche dans le quotidien pour leur montrer avec un œil différent, sensible aux subtilités de la couleur et de la lumière, un univers qu’ils ne voient pas à force d’habitude. Lorsque je leur montrais les photos, je leur disais de regarder la lumière qui se levait à peine dans le lointain. Ça en convainquait certains, ça leur faisait voir les choses un peu différemment.

Tu t’intéressais donc à quelque chose qu’on ne voit pas souvent autour du poisson. Tu avais le goût d’un regard inusité sur le sujet, tu t’obligeais à passer outre tes propres pensées stéréotypées en regard de l’univers de la pêche. Mais ceci est contraire de ta manière de faire en générale, où tu plonges à fond dans ces clichés liés aux univers populaires. Je pense au projet avec les personnes âgées, Vieux jeux, à ton projet avec les prisonniers, L.O.O.S matricule 4444, et à ton tout dernier projet avec le cow-boy, Héros moderne.

Je travaille avec des sujets populaires, parce que je tiens à faire exister par l’art des beautés quotidiennes. Et il est toujours important pour moi que les individus avec qui je travaille soient les premiers destinataires de mes œuvres. Il ne s’agit jamais d’instrumentaliser des personnes pour les réintroduire en sujet d’observation dans le monde de l’art. Mes vernissages se destinent toujours en premier lieu aux gens avec qui j’ai travaillé. Je crois fermement que l’art doit premier lieu s’adresser à différents types d’individus qui ont des bagages culturels variés. Il s’agit d’intégrer à l’œuvre une multitude de couches de sens et une variété d’esthétiques qui pourraient bien attirer différents types de public. C’est ce qui explique la facture éclectique et populaire de mes installations photographiques. C’est la beauté du quotidien qui m’intéresse, la beauté des sujets anodins. Je parle souvent de capsularité. Ce concept de René Lapierre me motive énormément. Par «  capsularité », j’entends une spatialité et une temporalité réduite. L’aventure ne se vit plus en expansion, mais en réduction. L’évasion, comme l’aventure, se vit donc vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Dans l’espace urbain et technologique qui m’entoure et nous englobe aujourd’hui , les limites de la capsularité deviennent de nouvelles frontières avec lesquelles tout individu doit composer. L’individu ou -le héros comme je le nomme parfois- ne vit plus d’actions et d’aventures recambolesques. Il s’enfonce plutôt dans son propre anonymat. Il vit des actions, inhérente à la capsularité, agit comme une valeur de refuge. La photographie permet d’approcher et d’exprimer la solitude et la fuite qu’elle engendre. Le cadre ( autant celui de l’appareil que celui de la photographie) isole le sujet du monde extérieur et ouvre l’intérieur aux regards. Chacun peut s’y mirer et contempler à l’infini sa propre imagination et les aventures qu’elle invente.

Texte de Ève Dorais

 

Une nuit au port

Un nuit au port

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