Un texte de Yan St-onge dans la revue spirale.

Le Nunavik et les territoires identitaires

11 novembre 2015

Sandra Lachance, Jeux du Nord. À la Galerie B-312, 372 Ste-Catherine O., Édifice Belgo, Montréal, jusqu’au 14 novembre 2015.

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Dans le champ de l’art, le portrait a toujours occupé une place très importante. Ainsi, la pratique photographique de Sandra Lachance s’inscrit dans une longue tradition historique. L’exposition Jeux du Nord à la Galerie B-312 présente des photographies qui ont été prises lors d’un séjour de deux mois au Nunavik à l’été 2013. En choisissant de photographier des adolescentes et des adolescents d’Inukjuak, c’est en quelque sorte la culture Inuit contemporaine qui devient l’objet central de l’œuvre.

Or, la démarche de Sandra Lachance n’est pas documentaire, elle est d’abord et avant tout artistique. En réussissant à créer des liens avec ces jeunes, elle a fait de sa pratique photographique un jeu pleinement partagé avec ses « modèles ». Sous un prétexte ludique de fabrication de déguisements, l’artiste a pu amener les adolescentes à se prêter au jeu de la mise en scène. Les images s’inscrivent à la frontière de la mise en scène fictive et de la documentation d’un processus ludique. Les garçons par contre, se sont plutôt laissé photographier lors de leurs activités habituelles, c’est-à-dire lors de la chasse et de la pêche. La cohabitation des images des filles et des garçons permet ainsi d’accentuer l’incertitude entre la fiction et la réalité des représentations.

La totalité des œuvres constitue un ensemble extrêmement cohérent. Les photos sont présentées seules, en diptyque ou en triptyque, ce qui ajoute à l’impression de continuité entre la série avec les garçons et celle avec les filles. Une période d’entre-deux comme celle de l’adolescence, qui se trouve ni tout à fait dans l’enfance ni tout à fait dans l’âge adulte, s’avère efficace pour transmettre l’idée de l’incertitude identitaire, autant sur le plan individuel que sur le plan collectif. Visuellement, on remarque une présence réduite de la couleur; elle se limite surtout aux vêtements ou aux objets, ce qui donne parfois l’impression que l’immense paysage est en noir et blanc. Même si la série montre des portraits, le paysage grandiose devient lui aussi un élément important des images photographiques. Certes, le paysage est peu mis en évidence par le truchement de la couleur; en revanche, malgré la pâleur et les tons moins criants du paysage, les photographies de Lachance permettent de rendre efficacement l’ampleur et l’onirisme caractéristique de ce territoire nordique. Le brouillard, le ciel nuageux, la mer et les grandes étendues contribuent à cette impression de temporalité floue, à cette difficulté de discerner le proche du lointain, au chevauchement du monde tangible et imaginaire qui, comme le rêve, permet une démultiplication des possibles et des identités. De même, la beauté du paysage sauvage correspond aussi au rêve au sens d’une représentation du monde dans l’avenir, d’un monde qu’on espère meilleur que celui qui est présentement le nôtre.

 

On oscille entre un effet évanescent de l’horizon trop grand et un effet d’immensité qui implique une certaine solitude humaine. L’usage fort pertinent de la profondeur de champ, parfois assez grande afin de donner à voir le paysage, parfois assez courte pour isoler les sujets, donne au travail de Lachance toute sa force. Qui plus est, le flou contribue au caractère énigmatique des photographies. L’originalité du point de vue repose peut-être sur cette capacité de l’artiste à représenter ce paysage et ce, sans passer par une spectacularisation de celui-ci; le paysage s’impose par lui-même, en quelque sorte, dans toute son authenticité.

En équilibre entre le rêve et la réalité, Jeux du Nord offre des pistes de réflexion sur la question identitaire. La chasse et la pêche, qui sont des pratiques ancestrales des Inuits, sont à la fois des jeux de rôles pour les adolescents, mais aussi, et surtout, des façons de vivre, des façons d’exister en incarnant une culture traditionnelle. D’ailleurs, un jouet enfantin comme le tricycle rouge de type « big wheel » qui se retrouve tout seul, abandonné dans ce paysage nordique, peut évoquer cet abandon d’un imaginaire de l’enfance pour permettre la transition vers l’âge adulte. Sur une autre image, deux jeunes filles assises sur le sol, en train de tracer un cercle avec une craie autour d’elles-mêmes, s’inscrivent dans cet interstice entre le jeu pour enfant et la mise en scène artistique. À cet égard, l’art comme une pratique du jeu serait le point nodal où se croisent l’enfant, l’adolescent et l’adulte. L’adolescence s’avère en effet une période de transition entre l’identité de l’enfance associée aux jeux et celle de l’adulte impliquant des responsabilités. À l’instar d’un jeu de rôles, les garçons et les filles d’Inukjuak ont incarné des identités devant la caméra de l’artiste en arts visuels; on pourrait parler de « performance de soi » en quelque sorte, puisque, comme le démontrait l’anthropologue Victor Turner, la vie sociale est une sorte de performance théâtrale, de mise en scène des individus[1].

Contrairement à l’utilitarisme évident de la chasse et de la pêche que pratique les garçons, les jeux et les mises en scène des filles sont plus clairement des activités symboliques, à l’instar de n’importe quelle démarche artistique. D’autre part, les fourrures, les animaux et les plumes créent aussi un lien entre la chasse et la pêche des garçons et les jeux de rôles et les déguisements des filles. De manière heureuse, l’exposition de Lachance permet de sortir du clivage entre le symbolique et l’utilitaire, en donnant l’impression que l’identité de ces jeunes se construit sur des imaginaires à la fois culturels et individuels.

L’exposition Jeux du Nord nous rappelle que nos vies prennent sens parce qu’on les imagine, parce qu’on se crée, au quotidien, une image de soi et du monde, qu’on se cherche une place dans le monde. En partant de son expérience particulière vécue au Nunavik, l’artiste nous ouvre à des questions universelles.

crédit photos : Sandra Lachance


[1] Victor Turner, Dramas, Fields, and Metaphors: Symbolic Action in Human Society, Ithaca, Cornell University Press, 1974, 309 p.

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